La rabasse de la vengeance


par André Combe

 

Pièce radiophonique en quatre actes diffusée sur France Inter dans l'émission « Les tréteaux de la nuit » en 1980.

Sujet : Intrigue trufficole en monde rural.

Lieu : en Haute-Provence, après-guerre, dans un village imaginaire qui ressemblerait fort au Revest-Saint-Martin.

Lexique en fin de texte

Acteurs :         - Quart de tour            Henri, maire, paysan
                        - La Marie                   Sa femme
                        - Titin                          Augustin, paysan
                        - L'Yvonne                  Sa femme
                        - Tave                         Gustave le curé
                        - Poulite                      Hyppolite le fainéant

 



Acte 1


Dans la cuisine de Titin
- Tu vois, Quart de tour, si je l’achope l'enfant de pute qui vient caver mes rabasses…
- Quoi tu lui fais Titin si tu l’achopes ?
- … Après réflexion… je sais pas
- Bé je vais te dire Titin. Tu as là le baptême de plus qu'un âne. Tu n'y comprends rien.
- Bé je … toi… il faut toujours que tu me dises des choses méchantes. Quoi je t'ai fait
Quart de tour ?
- Allez zou ! Sers-moi encore un peu de ton breuvage… il est bon ton vin… De ton
existence c'est la première fois que tu fais du bon vin.
J'ai trouvé. C'est depuis que je t'ai marié que tu fais du bon vin. C'est ton Yvonne qui
fait de toi un homme. Enfin !
- C'est vrai Quart de tour, il est bon. Aussi le curé je le vois souvent cette année.
D'habitude il ne venait jamais. Sacré Tave.
- Ah ! Ah ! le Tave il prend les barriques pour des sacristies.
Ils boivent à petites gorgées pour déguster encore plus le suc de la vigne à Titin. Quart de
tour, la main droite tenant le verre, l'autre posée sur un genou de l'Yvonne la femme à Tintin.
Elle était toute rouge, plus rouge que le vin rouge.
- Quoi tu as mon épouse ? Tu es bien en couleur !
- …
- T'as pas idée monsieur le maire de celui qui me cave mes rabassières ?
- Tu me gonfles avec tes rabasses. T'as qu'à y passer la nuit sur tes rabassières. C'est
pour cela que tu m'as fait venir ?
- T'es le maire, Quart de tour, t'es responsable de tes citoyens.
- Elle est bonne celle-là, ma faute ?
- C'est que tu pourrais savoir. T'as été élu.
- Si j'ai été élu, c'est pas grâce à ta voix.
- Tu dis de passer la nuit, mais avec le froid qu'il fait… Et puis j'ai mis quarante-cinq
ans pour trouver une épouse. Si je commence à découcher !
- Je te remplace Titin, fit Quart de tour en explosant de rire.
- T'en est capable !
- Sûr, c'est une honte, elle a dix ans de moins que toi.
- Toi, tu as vingt ans de plus.
- Et alors ?
- Oh! je sais, ta réputation n'est plus à faire. À ton âge tu es encore vert et mon Yvonne
je te la confierais pas cinq minutes.
- Cinq minutes non, mais une nuit oui. Il n'y a pas de mal à se faire du bien, Titin.
- Bé tu peux te gratter, je la quitte pas mon Yvonne.
Titin fait le tour de la table, s'approchant il aperçoit la main large et velue de Quart de tour,
remontée d'un bon cran au-dessus du joli genou d'Yvonne.
- Oh ! le salaud ! Mais t'as pas honte !
- Honte de quoi Titin ?
- Ta main.
- Quoi elle a ma main ?
- Tu veux t'enlever de toucher mon Yvonne.
- Oh! Je te demande pardon, Titin. Je te jure.
- Ne jure pas ! Surtout pas toi !
- C'est vrai Titin, je l'ai fait sans le faire essepres.
- Pourquoi tu te laisses faire mon Yvonne. Tu le connais pas encore. Il faut que je te
dise.
- Écoute Titin, fit Quart de tour en retirant la main.
- Quoi ?
- J'entends une voiture.
Titin court à la fenêtre.
- C'est le curé.
- Manquait plus que celui-là.
Le curé dit Tave entre.
- Bonsoir les enfants. Oh ! té, tu étais là Quart de tour !
- J'étais pas là, j'y suis, je te gêne ?
- De suite les grands mots. T'as toujours les idées mal placées.
- Quoi qui t'emmène curé.
- Brrr ! Quel froid ! Ça va les novis.
Yvonne – Ça va monsieur le curé.
- Appelle-moi Tave, Comme tout le monde ici.
- Je ne pourrai jamais monsieur le curé.
- Mais si ! Mais si ! Il fait bon chez toi. Quelle nuit il va faire !
Quart – Justement tu tombes bien Tave. Le Titin il a des problèmes avec ses rabasses. Il
faut qu'il les surveille cette nuit et toutes les autres nuits. Il veut pas y aller parce qu'il a
peur que je lui saute son Yvonne. Dis-lui curé que je ne ferai jamais ça à un ami.
- Ah ! non, on te connaît. Il a raison Titin.
- Qui va surveiller ses truffières alors ? Toi Tave tu glandes rien de la journée, tu
pourrais les surveiller.
- Moi ! Mais il fait trop froid.
- Dis Titin, tu vois comme il est le Tave. Quand il s'agit de rapigner un bon repas, il est
bien partant.
Titin – J'ai une idée. Vous restez tous les deux ici ce soir avec mon Yvonne et moi je
monte la garde sur les truffières.
- Tu vois comme tu es Titin. Avec le Tave tu laisses ta femme. Avec moi tu veux pas.
- Jamais.
Tave – Qu'est-ce qui se passe Titin. J'ai entendu parler qu'on te volait les truffes.
- Sur cette année qu'il y en a. Pas moyen d'en caver une. Tous les matins quand
j'arrive, les truffières ont été faites.
Tave – C'est pas joli ça, Titin. T'as pas une idée ?
- Non curé.
- J'en parlerai demain à la messe.
- Y a pas que moi, au Poulite aussi on les lui fait.
- Et la nuit ?
- Oui. Ou sur le matin, avec un chien. Un tout petit chien. J'ai vu les traces de pattes
dans la terre fraîchement bouroulée.
- Tu as un chien pour les chercher Titin ?
- Eh ! non, j'y vais à la mouche. Il faut qu'il y ait du soleil. Oh ! les salopards si je les
achope.
- Tu comptes y aller cette nuit ?
- Si vous restez là tous les deux avec mon Yvonne, j'y vais !
- Et si tu le signalais à la gendarmerie, Titin ?
- Et tu crois que les poulets vont venir se les geler toute la nuit ? Bé tu te trompes !
- Ils seraient obligés si tous les producteurs de truffe portaient plainte. J'en parlerai
demain. Je m'occupe de ça Titin, il faut savoir. Elles sont chères cette année les
truffes ?
- Et oui curé. Bon, il est onze heures, tant pis j'y vais.
Yvonne – Couvre-toi bien. Tu vas mourir de froid.
- Merci mon Yvonne. Je porte un peu de fine.
Tave – Tu portes le fusil Titin ?
- Ah ! oui, et je le fais péter si je vois quelqu'un.
- Fais pas de bêtise, Titin.
- J'ai pas envie maintenant que j'ai trouvé une brave femme.
- Merci mon homme.
- Dis mon Yvonne, tu te fermes à double tour dans la chambre, des fois que le Quart
de tour a envie d'aller te souhaiter la bonne nuit.
Quart – La confiance règne Titin ! Merci.
Titin – Ça te fait rien curé de dormir ici ?
- Pas du tout.
- Tave t'as qu'à roupiller sur le divan.
Quart – Et moi ?
- Tu rentres chez toi ou tu dors sur quelques chaises.
- Aaah ! le Tave, tu le laisserais avec Yvonne tout seul ?
- Bien sûr.
- Ça va ! Je vois que je gêne. Il vaut mieux que je parte. Débrouille-toi tout seul avec
tes rabasses. Tu m'as fait venir comme maire pour éclaircir le problème. Débrouilletoi.
Tave – Quart de tour ! Ta réputation de pistachier (coureur de filles), elle est pas
usurpée. Il a raison Titin.
- D'accord.
Fin du premier acte


Rideau musical


Acte 2

Quart de tour repartit chez lui. Titin passa la nuit sur ses truffières. À la ferme tout se
passa très bien. Tave était reparti aux aurores pour préparer sa messe du dimanche.
Comme convenu le curé informa la population du village à la sortie de l'église que des
vols de truffes se produisaient sur la commune.
Le dimanche soir, Tave, Quart de tour, se retrouvèrent chez Titin et son épouse pour
parler des vols.
Quart – Alors Titin, t'as vu quelque chose ?
- Oh ! non. Mais j'ai eu une de ces trouilles !
Tave – Toi ! Peur.
- J'ose même pas le dire.
Quart – Raconte, on est entre amis.
- Bon ! Tu sais les trois chênes de la combe Ramoule, ceux du bord de la rabassière.
- Vouei.
- D'abord j'ai fait le tour de ceux des Piolans. J'arrive au bord du ravin. Je prends la
draille. Il faisait un petit clair de lune. Juste assez pour y voir. Je jette les yeux en
direction des trois chênes. J'étais à deux cents mètres et je vois un drôle de truc.
Plusieurs lumières immobiles, bizarres. J'avance doucement…
Quart – Aaah ! Hilare.
- J'aurais aimé t'y voir ! Té !
Tave – Laisse-le dire Quart.
- Oui, je me rapproche, sans bruit, et devine ce que je vois. Une grosse boîte en
carton. On y avait fait de gros trous en forme d'yeux, de nez, et une bouche. Dedans
une lampe électrique allumée.
Quart – C'est marrant.
- Ah ! C'est marrant.
Tave – Hier matin il n'y avait pas de carton quand tu as fait le tour des truffières ?
- Non. Tu en as parlé à la messe curé ?
- Si tu y étais venu, tu aurais entendu.
Quart – Bravo curé.
Tave – Oh ! Pour toi aussi Quart, ça te ferait pas de mal de venir à la messe.
- Pourquoi tu me poses toujours cette question ?
- Ce n'est pas une question, c'est un ordre.
- Tu m'as bien regardé ? Rien que d'y penser j'en ai la chair de poule.
Tave – Revenons aux truffes.
Titin – Tu as peut-être dit curé que je monterais la garde ?
- Je l'ai sans doute dit, mais de toute façon ça c'est passé la nuit dernière, donc avant
que je le dise.
Titin - C'est pas fini.
Quart - T'as vu personne Titin ?
- Non. Le jour est arrivé. Je suis retourné à la ferme. J'ai dormi jusqu'à plus de midi.
J'ai mangé et je suis retourné aux truffières pour voir si je pouvais en caver quelquesunes
de rabasses.
Tave – Ont-elles été faites ?
- Non.
Tave – Donc ta présence a dérangé le voleur.
- Sans doute.
- As-tu entendu un chien aboyer ?
- Non rien. Attends, j'ai pas fini.
Titin sort de sa poche une petite boîte métallique ronde et la tend au curé.
- Regarde.
Quart – Quoi, c'est curieux !
Le curé ouvre la boîte et ouvre une large bouche.
Tave – Oooh !
Quart – Je peux voir ?
Tave – Non.
- Pourquoi ?
- Parce que tu ne pourras pas tenir ta langue et que cela ne te regarde pas.
- Mais toi cela te regarde ?
Titin – Fais-lui voir curé, tant pis.
Le curé tend la boîte ouverte à Quart de tour.
Quart – ….
Tave – Alors, monsieur le maire ?
- Je vais te dire Tave, c'est salaud.
- Je ne te le fais pas dire. Où as-tu trouvé cela Titin ?
Titin – Bon, je passe au truffier de la Châtone et je commence à chercher avec le bâton.
Je vois une pierre bizarrement posée sur de la terre bougée. Je la soulève et dessous je
trouve la boîte. Je l'ouvre et j'y découvre ce papier où est écrit : Titin t'es cocu.
Tave – C'est moche Titin, et Yvonne elle est au courant ?
- Non. Ne lui en parlez pas tous les deux.
Tave – Promis.
Quart – Et si c'était vrai ?
Tave – Oh ! c'est malin. T'en loupes pas une toi. Fais attention Quart, que tu le dises et
tu auras affaire à moi.
Quart – Il n'en est pas question. Promis.
Tave – Tu en as ramassé un peu des truffes Titin ?
- Bien sûr, personne n'y est passé avant moi.
Quart – Tout de même, tu ne vas pas y passer toutes les nuits ?
- Sais pas. En tout cas j'en ai ramassé près de huit cents grammes.
Quart – C'est un cas de divorce Titin. Ta jeune femme a besoin d'affection.
Tave – C'est fou ce que tu peux être cynique Quart.
Titin – C'est quoi ça cynique ?
Tave – Tu es trop bête Quart. Tu n'es pas bête, mais tu fais la bête. Dis Titin, as-tu vu le
Poulite ?
- Oui, tout à l'heure, et cette nuit les siens de truffiers n'ont pas été cavés. On a décidé
de veiller une nuit chacun. La nuit prochaine c'est lui.
- Bonne idée Titin. Quoi tu en penses monsieur le maire ?
- Bé ! J'en pense pas plus. Et qui va te surveiller ton Yvonne toutes les deux nuits
Titin ?
Tave – MOI ! Fais-moi confiance. Dis Titin, à qui tu les vends tes rabasses ?
- Au marché de Forcalquier.
Tave – Et toi Quart, tu en as des rabassières sur ton immense propriété ?
- Quelques-unes mais c'est Titin qu'en a le plus sur la commune.
- Tu vois pas qui pourrait s'amuser à ça ?
- Ma parole personne ! C'est peut-être quelqu'un d'une commune voisine ?
Tave – T'as un chien dressé pour chercher les rabasses Quart ?
- Tu le sais. J'ai des chiens pour tout. Pour la chasse, pour les moutons, pour les
truffes, pour les estrangers, et même plutôt contre les curés trop curieux.
Tave – Ça y est, c'est reparti, il faut toujours que tu dérailles…. Et tu connais des chiens
à truffes sur la commune?
- Le Poulite en a un. Qui encore ! Il n'y a que ce couillon de Titin qui n'a jamais été
capable d'en dresser un… té Titin, je t'en vends un.
Titin – Tu serais capable de me vendre la plus mauvaise de tes carnes. Si j'en achète un
c'est surtout pas à toi.
Tave – Mais comment tu fais à la mouche Titin ?
- Je t'explique, curé. Il faut y aller avec le soleil, et le soleil toujours en face, jamais
dans le dos. Avec un long bâton tu balaies le terrain sous le chêne d'où partent
plusieurs mouches jaunes. Elles sont jolies ces mouches, longues et fines. Tu
creuses et neuf fois sur dix il y a une rabasse.
- Voilà pourquoi on te les fait la nuit. Le chien s'en fout des mouches et de la nuit.
- Sur curé avec le nez qu'il a !
- J'ai entendu dire que su le plateau de Valensole on les cavait avec le cochon.
- Ça marche aussi.
Quart – Quoi t'as fait de to Yvonne Titin ?
- Avec ce que tu lui as fait hier soir, elle n'ose plus se montrer. Surtout quand elle
t'entend.
- Elle a pourtant rien dit hier soir.
- Elle a pas osé, alors elle préfère plus se montrer.
Tave – Partout où tu passes Quart, Tu mets la pagaille.
- Merci curé, je n'oublierai pas, et quand tu seras dans le caca, comme il y a pas
longtemps, tu viendras pas pleurer.
- C'est pas ce que j'ai voulu dire !
Fin de l'acte 2
Rideau musical
Acte 3
Le vendredi d'après, Tave le curé arrive dans la ferme de Quart de tour. Il est onze
heures du matin et Quart est en tain de faire cuire des châ-châ. Ces dernières mijotent
dans un tian.
Tave – Ou ou ! Ce que ça sent bon Monsieur le Maire !
Quart – Toi alors, quand je fais cuire des choux tu viens pas. Tu les as sentis du vilage
mes châ-châ ?
- Non je venais te voir.
- Ah ! Je te connais. Tu viens me questionner et en profiter pour me manger deux châchâ.
- Puisque tu m'invites…
- J'en étais sûr… Je ma suis dit, l'air monte vers le village. Le Tave va venir. Donc j'en
mets deux de plus.
- …
- Bon, bé puisque tu es là, rends-toi utile, lave-toi les mains, tu viens sans doute de
pastouiller tes bigotes. Chacun sa rabasse.
- Oooh !
- Et puis tu laves le céleri. J'en ai trouvé de beaux au marché de Forcalquier. Ca fera
descendre les châ-châ. Quoi qui t'amène Tave ?
- Tu es au courant de ce qui est arrivé au Darbin de Banon ?
- Je suis maire, je suis au courant. Les poulets sont venus me voir.
- Qui a fait ça ?
- Assieds-toi Tave. C'est MOI qui ai fait ça.
- TOI ! Et tu l'as dit aux gendarmes ?
- T'es pas fou… Je te le dis à toi parce qu'on se dit tout. Hein ! mon Tave.
- Mais pourquoi Quart ?
- C'est pareil que chez Titin et Poulite. Je me suis aperçu qu'on me piquait mes
rabasses, et de jour j'ai monté la garde. Avant-hier j'ai vu le Darbin agenouillé sur une
de mes rabassière en train d'en caver. J'ai rien dit. J'ai cherché sa voiture, je l'ai
trouvée, et je lui ai enlevé ses quatre roues. Des pneus neufs qui vont sur la mienne.
- Mais ! C'est du vol.
- De caver mes rabasses c'est pas du vol non !
- Et si les gendarmes le savent.
- Mais ils ne le auront pas. C'est pas toi qui iras leur dire. Moi j'ai pas besoin des
poulets, je règle mes affaires moi-même. Si on faisait tous comme ça, ça marcherait
mieux, et on paierait un peu moins de fainéants, avocats, tribunaux, et j'en passe.
Curé, il faut se méfier de ces gens-là qui travaillent pas, et toujours en costumes.
- TOI ! Tu n'en feras pas d'autre, té tu me coupes les jambes.
- C'est pour ça que je t'ai dit de t'asseoir avant. Et au Darbin cela lui fait du bien. Voilà
un long fainéant qui a vécu du chômage, de la sécurité sociale, un parasite. Il a pas
un centimètre de terrain, il paye pas un sou d'impôt et il vient me voler mes
rabasses ! Crois-moi Tave, il s'en souviendra et d'ici là que les poulets lui mettent une
contravention par le syndicat des propriétaires truffiers, il n'y a pas loin.
- … Je ne sais que répondre.
- Il n'y a rien à répondre. Affaire terminée. Bon, t'as lavé le céleri ?
- Pas fini. Tu me la coupes !
- Zou ! Dépêche-toi, les châ-châ sont rôtis. Je mets le pain à griller. Du temps que je
vais chercher du pinard tu mets la table… Dis Tave, il y en a assez, deux châ-châ
chacun, le céleri, le fronton ? Ou j'ouvre un pot de pâté de sanglier ?
- Ouvre un pot de sanglier, comme tu me causes !
- J'étais sûr que tu étais d'accord. Mais j'aime te l'entendre dire. Dis curé, et chez Titin
comme ça se passe ?
- Bien. Plus personne vient leur caver les rabasses.
- Écoute, on mange et après je te dirai quelque chose.
- Pourquoi pas maintenant ?
- Parce que ça te coupera l'appétit.
- À ce point !
- À ce point. Allez grouille curé, j'ai l'estomac qui gargouille.
Le repas est terminé. Ils sont repus et à moitié saouls.
- Bé Tave, on s'est régalés. Il reste plus qu'à faire une bonne sieste, car je vois qu'il va
pleuvoir. Té j'ai la flemme d'enlever la table. Tu peux le faire Tave.
- Voueï.
- Dis ! les os tu les jettes pas au feu. Je les garde pour les chiens. Tiens, en parlant de
chien, je vais te faire voir une belle bête.
Quart se lève difficilement. Le ventre lui pèse. Il sort un moment et revient avec sous le
bras un petit caniche de toute beauté.
- Regarde Tave.
- Oh ! y a longtemps que tu l'a çuila ?
- Non, deux mois.
- C'est pou quoi çuila, pour le sanglier ?
- Tu le fais exprès. Le sanglier l'avalerait tout cru ! C'est un chien à sanglier ça ? Oh
Tave ! Tu distilles.
- Si tu as un chien c'est qu'il est bon à quelque chose, sinon tu le garderais pas.
- Il fait les rabasses çuila.
- Oui ! Il est plein de terre, son nez est tout sale. Oh ! ses pattes. Tu devrais un peu
l'astiquer.
- À quoi bon. Je le nettoierai quand les rabasses seront finies.
- J'y donne les os ?
- Voueï. Alors cela te dit rien un chien avec des petites pattes ?

- Bé non.
- Ça te vaut rien de bien bouffer. Bon ! Réfléchis un peu. De ce temps je fais le café.
- … Le Titin il m'a donné une rabasse hier, ce que sa terre est rouge là-haut sur le
plateau. Et ton caniche il a de la terre rouge aux pattes et au nez.
- Tu y es presque Tave, continue.
- … J'ose pas penser à ce que je pense.
- Mais tu penses bien Tave. C'est moi qui allaits caver les rabasses du Titin et du
Poulite.
- Mais pourquoi ? TOI ?
- Pourquoi ? Premièrement il m'en manquait. Deuxièmement le Titin et le Poulite, ils
ont une dette envers moi et maintenant je suis à jour.
- Et tu as pas honte ?
- Tu as pas honte toi de croquer mes châ-châ ?
- Voueï, tu ne me l'a pas dit avant car je n'aurais pas pu manger en face d'un voleur.
- T'en fais pas Tave. Te fatigue pas, tu aurais quand même mangé mes châ-châ.
- Et je parie que c'est toi qui as mis le carton allumé et la boîte ronde sur les
rabassières du Titin.
- T'as deviné curé.
- Et tu crois que je vais en rester là ! Je suis obligé de leur dire.
- Je sais que tu ne diras rien. Je t'ai arrangé le coup avec l'évêché ya pas longtemps.
- Tu as menti.
- Voueï, et alors j'ai menti pour toi. Car j'estime que je dois défendre mon curé. Des
autres à l'évêché je m'en tape l'oignon. Et pour le Titin je me suis vengé. La fois que
j'ai tué le sanglier hors la fermeture de la chasse, c'est le Titin qui est allé le signaler
aux gardes fédéraux. Maintenant on est quittes.
- Non ! Non ! C'est pas vrai !
- Si c'est vrai et tu ne diras rien. Tu vois c'est nous deux qui menons la commune et
c'est pas la religion qui nous rapproche. Je m'en voudrais mais le secret
professionnel… Et le Titin il n'est pas cocu, mais ça, ça va le faire gamberger.
- Tu… tu es…
- Je suis… c'est vrai… mais nous sommes ensemble liés pour conduire la commune.
Rideau musical


Acte 4


Quart de tour rote fort.
Tave – T'as pas honte Quart ! Et s'il y avait du monde ?
- Ya pas de monde. Tu veux pas une fine pour faire descendre le tout ?
- Voueï, mais surtout pour avaler tes mensonges et tes manigances.
- Elles de servent parfois, qu'en dis-tu?
- …
- Tu es comme tous les humains. Ton bon dieu il t'a fait entier. Pour moi je crois que tu
t'es intéressé aux rabasses aussi, mais aux rabasses entourées de poil… de tes
bigotes.
- Arrête !
- Vas chercher la fine.
Tave ouvre le placard et porte les verres. Ils trinquent.
- Tu t'es régalé curé.
- Ah ! sûr, comme chaque fois. Ceci pardonne le reste.

- Je sens que tu as quelque chose à me demander. Je te connais mon curé. Quand tu
parles plus, c'est que tu rumines, alors accouche curé.
- Voueï…
- Vas-y, on est entre personnes de confiance.
- J'ai bien entendu.
- Tu entends bien quand tu veux. Mets bas curé
- C'est… c'est Yvonne la femme à Titin. Tu sais que je la gardais pendant que Titin
cherchait son voleur de rabasses.
- Tu t'en es occupé ? Elle est pas mal tu sais !
- J'y crois pas ! … C'est ce que je voulais savoir. Comment as-tu pu faire ça au Titin !
- C'était avant qu'il se l'épouse. Comme ça elle avait l'expérience. Pauvre Titin, il est
plus bête que méchant. Mais pas encore cocu.
- Et tu trompais ta brave Marie.
- Oooh ! Il lève les bras. J'ai jamais trompé ma femme, je me suis trompé de femme !
- Voilà pourquoi Yvonne voulait me parler, sans y arriver. Et ta femme où est-elle la
brave Marie ?
- Tu t'en aperçois à peine. Chez sa soeur pour quelques jours.
- Tu me promets de ne plus toucher à Yvonne ?
- Promis ! Promis ! Je vais faire un effort. Si le Titin ne me fait plus de crasseries. Si
non mon curé, tu changeras de religion.
Fin
Glossaire
Rabassier : chêne truffier
Rabasse : truffe
Châ-châ : grive
Caver : creuser
Novis : jeunes mariés
Bourouler : remuer
Achoper : attraper
Badassière : lande
Draille : sentier
Tian : plat en terre cuite

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